Rassurés par le soutien du gouvernement à l’activité du secteur malgré le reconfinement, les acteurs du bâtiment et des travaux publics craignent que la chaîne de valeur se grippe.

Le BTP, en apnée depuis l’annonce du reconfinement, souffle enfin. Les ministres l’ont répété, le secteur peut et doit travailler. « Le vrai point d’interrogation du reconfinement, c’était la volonté du gouvernement d’assurer la continuité de l’activité« , confirme Sophie Cahen, conseillère du directeur général de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP, 8 000 entreprises et 300 000 salariés). « Les chantiers continuent, dans le respect du guide de l’OPPBTP [Organisme professionnel de prévention du BTP]« , avait répondu, le 2 novembre, la ministre déléguée chargée du Logement, Emmanuelle Wargon, faisant référence aux préconisations de sécurité sanitaire pour la continuité des activités de la construction régulièrement mises à jour par l’organisme paritaire.

« Les autorisations d’urbanisme et les permis de construire continuent d’être délivrés, sans délais supplémentaires« , a ajouté la ministre, écartant le risque d’un allongement des délais qui avait grevé l’activité lors du premier confinement. Cette fois, les services publics ont pour injonction de demeurer ouverts. « L’ensemble de la chaîne, dont les services d’urbanisme, de voirie, d’assainissement sont nécessaires. Il faut que les services publics qui assurent la continuité économique de la Nation puissent continuer », précise Sophie Cahen. Les collectivités représentent plus de 50 % des marchés des entreprises de travaux publics, et jusqu’à 80 % pour certaines TPE.

Malgré cet appel du gouvernement à poursuivre les chantiers, « j’ai senti une inquiétude de mes adhérents. Ils travaillent beaucoup pour des petits commerçants, qui sont fermés. Nous avions des carnets de commandes qui commençaient à reprendre. Il y a eu une petite crispation [à l’annonce du reconfinement], notamment chez les loueurs de matériels », observe Jean-Christophe Repon, le président de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb, 57 000 adhérents) et lui-même gérant d’une entreprise de travaux en électricité à Toulon (Var). Les travailleurs non-salariés doivent remplir des attestations pour sortir. Après avoir subi une chute d’activité de 24 % au deuxième trimestre, les artisans du bâtiment veulent la garantie de ne pas être exclus des aides si l’activité était de nouveau amenée à se contracter fortement, voire à cesser.

Une reprise étagée

Le troisième trimestre a été très contrasté. L’entretien-rénovation a retrouvé le niveau d’activité constaté à la même période en 2019. En revanche, la construction neuve n’a progressé que de 1 % après deux trimestres de baisse. Le nombre de mises en chantier (380 300) a baissé de 6,8 % sur douze mois et celui des permis de construire délivrés (390 900) a fléchi de 11,7 %. Pour Sophie Cahen, l’urgence est de relancer la commande publique.

« Les entreprises de travaux publics ont pris connaissance du reconfinement au moment où les collectivités locales allaient pouvoir prendre des décisions d’investissement [après le ralentissement habituel en début de mandat, ndlr]. Si elles n’ont pas d’activité, certaines entreprises de travaux publics disparaîtront à Noël. Tous les signaux sont au rouge, à commencer par l’absence d’appels d’offres. Les chantiers du quotidien font défaut : voirie, climatisation, électricité… Le plan de relance permet des opportunités d’investissement », explique-t-on à la FNTP. Le nombre d’appels d’offres lancés depuis le début de l’année par rapport à 2019 a chuté de 40 %, estime l’organisation.

Plus en amont, chez les industriels des matériaux, l’inquiétude est palpable. « Les ventes vont être tendues au cours des prochains mois sur les matériaux de construction, comme les bois de charpente ou les ossatures… Nous ressentons un ralentissement sur les permis de construire. En revanche, sur la rénovation, la demande des particuliers et des artisans risque d’être assez forte sur le trimestre », estime Philippe Samit, le directeur de la stratégie, du marketing et du développement d’ISB. Le groupe breton, qui emploie 430 salariés, est spécialisé dans l’importation, le négoce et la transformation de bois résineux, avec cinq usines en France. Ses ventes sont réparties à parts égales entre les marchés de la construction et de l’aménagement-décoration.

Tensions sur les matières premières

Différence majeure avec le premier confinement, l’ouverture possible d’emblée des enseignes spécialisées dans le négoce de matériaux et les grandes surfaces de bricolage. Une bonne nouvelle pour le secteur, dont « le contexte de marché est différent : après le premier confinement, nous avons fait face à une croissance très forte. Les gens se sont davantage intéressés à leur habitat« , ajoute Philippe Samit, qui distribue une partie de ses produits dans ce réseau. En revanche, l’équipe constate des tensions sur la disponibilité de la matière première. « Pendant le premier confinement, les scieurs européens ont un peu ralenti leur production, alors que le marché américain, premier consommateur de bois au monde, ne s’est pas arrêté. »

Reste une inquiétude qui taraude tous ces travailleurs au grand air. Le réconfort de leur pause se heurte à la fermeture des restaurants. « Comment les compagnons vont-ils se restaurer le midi ? La gamelle, en période hivernale, cela risque d’être compliqué », alerte Jean-Christophe Repon.

Espacer les visites de chantiers

Les chantiers de rénovation, s’ils restent autorisés, risquent de ralentir. L’absence de dérogation accordée aux particuliers pour des visites de biens en vente et de chantiers va peser. Dix-huit organisations professionnelles du négoce de matériaux, du recyclage, du bâtiment… se sont engagées à maintenir l’activité, à respecter le protocole sanitaire, à préserver l’approvisionnement des chantiers en matériaux et en équipements et à maintenir l’apprentissage. Elles craignaient, avant d’être rassurées par le ministère de la Transition écologique le 2 novembre, le blocage des permis de construire par les services instructeurs et des signatures de contrats et d’actes notariés. Pour contrer la réticence des particuliers à lancer des travaux à domicile, «?nous avons fait une campagne pour rappeler à nos clients qu’ils ne prenaient pas de risques?», précise Jean-Christophe Repon, le président de la Capeb. Sur les petits chantiers, les différents corps d’état devront se succéder. Les visites des clients demeurent possibles aux étapes engageantes (paiement, livraison…), «?mais il n’est pas possible de s’y rendre tous les jours pour surveiller le chantier?», a rappelé la ministre du Logement, Emmanuelle Wargon.

La conjoncture pèse

  • 68?% des artisans occupés à 100?% en octobre
  • 1?161 défaillances d’entreprises de la construction au troisième trimestre 2020
  • 390?900 logements autorisés à la construction sur 12 mois, à fin août (-11,7?%)
    Sources Capeb, Banque de France

https://www.usinenouvelle.com/editorial/dans-le-btp-une-confiance-a-restaurer.N1026084