Le temps des “métiers verts” est-il (enfin) venu ?

Qu’ont en commun un technicien en énergie solaire, une chasseuse de tête et un comptable ? Ils ont tous un job vert. Enfin, ils pourraient.

L’une des conséquences du Covid-19 et de son corollaire, la crise économique, a été la multiplication des engagements écoresponsables aux quatre coins de la planète. Le plan de relance pour l’Europe prévoit de consacrer 373,90 milliards d’euros à la lutte contre le réchauffement climatique, soit 30 % de l’enveloppe totale, du jamais vu pour un budget européenLe Forum économique mondial estime quant à lui que 369 millions d’emplois seront créés d’ici 2030 si les entreprises décident d’aller vers plus d’écologie. En France, ce sont 30 milliards d’euros qui sont mis sur la table pour les « investissements verts » dans le cadre du programme France Relance). Rien que dans le BTP, le gouvernement prévoit jusqu’à 55 000 créations d’emploi pour porter l’effort d’efficacité énergétique. Alors, bienvenue dans l’ère de l’économie moins polluante et des emplois verts ?

Mais qu’entend-on par « emploi vert » ?

« L’expression “green jobs” est, dans son acception écologique, très récente », commente Kevin Doyle, directeur exécutif du pôle carrières au sein de la Yale School of the Environment, aux États-Unis. Durant de longues années, elle désignait exclusivement les métiers liés au monde naturel : la biologie marine ou la conservation des forêts, par exemple. Et comme souvent, le changement sémantique a tout d’abord pris de l’ampleur outre-Atlantique, sous l’égide notamment de Van Jones, nommé conseiller de Barack Obama en 2009. Les États-Unis subissent alors une récession économique : il faut créer de l’emploi, et vite. La notion d’emploi « écolo » se démocratise et s’installe sur le marché du travail.

À cette époque, Van Jones suggère au Président d’investir afin de mettre un peu de vert aux joues d’une économie en berne. De nombreux emplois pourraient être rapidement créés, promet-il, notamment parmi la population afro-américaine et les plus bas revenus. Voici venu le temps des « cols verts » : des cols bleus formés ou « transformés » en acteurs d’une économie bas carbone. En France, l’agriculture bio et les énergies renouvelables, dont le développement s’est accéléré depuis 2017, deviennent d’importants pourvoyeurs d’emplois verts.

Il faut de tout pour faire un monde vert

Partout sur la planète, ces élans écoresponsables favorisent l’émergence de différents types de métiers verts. Il y a d’abord ceux de tous les jours : électricien, ouvrier du bâtiment, que l’on réaffecte à des missions de performance énergétique. Et il y a ceux inventés ad hoc : technicien en éolien, installateur de panneaux photovoltaïques etc. Aujourd’hui sont considérés comme « verts » les métiers dont la finalité – les énergies renouvelables, par exemple – ou les procédés tendent vers davantage d’écoresponsabilité. Pour ces derniers, il s’agit de jobs qui n’ont pas de lien direct avec l’environnement, mais sont toutefois considérés comme « verts » dans la manière dont on les opère. Citons ainsi les entreprises où des pratiques écoresponsables strictes sont mises en place (une politique zéro déchet, par exemple). Cela peut donc concerner tout travail de bureau – ou télétravail, Covid-19 oblige.

La Green Economy Coalition, une organisation partiellement financée par l’UE, a pour ambition de réformer l’économie afin qu’elle soit plus verte et profite à tous. Najma Mohamed, sa directrice des objectifs et stratégies, explique que la notion de métier vert concerne tous les secteurs. « Il est évident que les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique ou la gestion des déchets ne vont pas fournir un travail à tout le monde. Il nous faut ouvrir de vraies brèches en matière d’écoresponsabilité. Nous sommes à un moment-clé de l’histoire de l’humanité. » Il est temps d’étendre la notion de « durabilité » aux emplois de bureau, à penser ce qu’elle signifie pour un comptable, une juriste, une cheffe de projets… En bref, pour ceux qui, tous profils confondus, ne travaillent pas dans le secteur de l’environnement.

Un job vert, c’est forcément super ?

« On peut, d’une certaine manière, dire que la plupart des métiers sont voués à devenir verts », analyse Andrew T. Norris, fondateur de l’agence de recrutement The Alpha Adviser et spécialiste du sujet. Bonne nouvelle ? Globalement, oui.

Mais, car il y a un mais, la médaille a son revers. Selon l’Organisation internationale du travail, les emplois verts sont des « emplois décents […] contribuant à la préservation, la restauration et l’amélioration de la qualité de l’environnement. » Or pour Najma Mohamed, il est important de regarder la situation de près. Particulièrement concernant le volet social. « On part généralement du principe que si c’est vert, tout va bien. Ce n’est pourtant pas toujours le cas. Par exemple, la plupart des travailleurs dans la gestion des déchets et le recyclage le font dans de mauvaises conditions, avec une protection sociale au rabais. Pourtant, on pourrait dire qu’il n’y a pas plus vert comme métier. Donc prudence, interrogeons-nous toujours sur cette idée d’emplois verts. »

Citons également la question de l’égalité entre les genres. Le secteur des énergies renouvelables connaît par exemple une surreprésentation masculine, avec des postes occupés à 68 % par des hommes. « Si on veut être vert et “décent”, il faut commencer par garantir l’accès aux métiers à tous. En résumé, évitons de verser dans le greenwashing », insiste Najma Mohamed.

S’emparer du sujet

Avec son plan de relance, la France espère la création d’environ 200 000 emplois « non délocalisables » liés, de près ou de loin, à une meilleure protection de l’environnement. En 2019, l’Observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte a noté une hausse de 17 % des intentions d’embauche sur les métiers de l’économie verte. Pour l’heure, le gouvernement en est à « caractériser et anticiper les évolutions des emplois et des formations » dans le cadre de la transition écologique.

Établir une politique claire en matière d’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique est long et laborieux. L’impulsion vient donc d’ailleurs : les citoyens sont nombreux à se poser la question de leur relation au travail et à l’environnement. Anneke Stolk, cofondatrice d’Instagreen, start-up installée à Barcelone et spécialisée dans les fermes urbaines, travaillait au sein d’une agence conseil néerlandaise en innovation dans le domaine de l’alimentaire. Ingénieure en design produit, elle décide un jour qu’il est temps pour elle de se joindre à l’effort en faveur de l’écologie. « Le changement climatique est directement lié à nos modes de production alimentaire. J’ai senti que j’avais de plus en plus envie de faire partie d’un mouvement général de transition écologique. »

Elle teste alors ses idées de façon informelle, avec des amis, « sur des balcons, dans des salles de bains » et se forme « en hydroponie, aéroponie et toutes les méthodes apparentées. » Au bout d’un temps, la fermière citadine décide d’exploiter ce qu’elle a fait et appris, et de passer en mode professionnel. Après avoir suivi une formation en agriculture indoor, Anneke Stolk fonde sa start-up.

Cinq ans plus tard, Instagreen fait certainement partie de ces entreprises qui, par leurs pratiques durables, poussent le gouvernement espagnol à réagir, notamment dans les territoires urbains. Si l’idée d’aménager des fermes sur les toits a par exemple échappé aux gouvernants (en Espagne comme en France), des opérateurs privés s’en sont chargés. On leur doit de faire souffler un vent nouveau et plus responsable sur nos paysages urbains.

Il n’est jamais trop tard pour apprendre

Avec Instagreen, Anneke Stolk propose désormais des formations et cursus à destination des professionnels d’autres secteurs en quête d’une possible reconversion. Najma Mohamed souligne l’importance de ce type de formations pour la croissance des emplois verts. « Quand il y a des mutations dans un secteur économique, il faut près de dix ans pour voir les facs et les écoles adapter leurs cursus et leurs programmes en conséquence. Le secteur privé et les formes hybrides d’apprentissage ont tout intérêt à émerger et s’emparer de la question. »

Que les métiers tournés vers l’écologie attirent des professionnels issus de milieux et parcours très divers est en soi une très bonne nouvelle. Anneke Stolk a mis sa formation d’ingénieure au service des fermes urbaines, en appliquant ses connaissances aux pratiques agricoles traditionnelles. « Mieux vaut apprendre à décloisonner ses compétences si on veut justement ouvrir son champ des possibles. »

Autant de démarches individuelles qui, à elles toutes, redessinent l’avenir du travail. C’est l’avis de Kevin Doyle, à la Yale School of the Environment, qui voit cette évolution sociétale d’un très bon œil. « Ce qui me fascine et m’inspire, c’est la façon dont les gens s’emparent de sujets comme la justice sociale, la discrimination raciale ou les inégalités de salaires pour les inscrire dans une vision globale, qui prend aussi en compte la menace de nos écosystèmes, la qualité de l’air et de l’eau, etc. »

Les spécialistes de l’environnement ne travaillent plus dans leur coin. Écologie et grandes causes sociales ne sont plus considérées de façon indépendante. Kevin Doyle s’en réjouit. « Pour moi, cette approche est vraiment la bonne. Je peux même dire que je suis extrêmement optimiste. Il faut juste que cela se développe à grande échelle et de façon plus systématique. Les politiques de tous bords commencent à comprendre que cela fonctionne, qu’on doit multiplier les initiatives et continuer à les financer» En France, le French Impact, né d’une initiative gouvernementale, fédère ainsi des acteurs (publics et privés) de l’innovation sociale, avec pour but d’accélérer « l’ensemble des initiatives sociales et environnementales innovantes. »

Maintenant ou… maintenant

C’est donc le moment de se lancer sur le marché de l’emploi vert, dont les besoins vont grandissants. Dans une récente enquête réalisée pour le compte du Good Energy, fournisseur d’énergies renouvelables au Royaume-Uni, on apprend que la moitié des jeunes Britanniques espèrent décrocher un “green job”. Andrew T. Norris, l’expert en recrutement, confirme que l’économie verte connaît une croissance rapide. « Derrière chaque profil technique, il y a une entreprise avec des besoins en communication, compta, RH, juridique… Cela représente de nombreuses opportunités, soutenues par des investissements en forte hausse. » En France, 3PA, une association de formation et d’éducation à l’environnement, a créé en 2017 une école d’un nouveau genre, dont 160 jeunes de 16 à 25 ans sortent chaque année avec des savoir-faire à impact vert et des qualifications professionnelles.

Le chemin ne sera bien sûr pas de tout repos : il n’y a pas de balisage, que ce soit en matière d’effort collectif vers une économie plus respectueuse de l’environnement ou de parcours professionnel. Mais Najma Mohamed, comme d’autres, y croit dur comme fer : « La priorité aujourd’hui est qu’il y ait une vraie demande sociétale. Je suis ravie de constater que nous avons passé un cap. Les voix s’élèvent, les gens portent haut et fort leurs valeurs, qu’ils incarnent dans leurs résolutions professionnelles. En revanche, si on devait encore avoir la même conversation dans dix ans, là ce serait terrible. »

Le message est clair, et bien résumé par Kevin Doyle : « Nous avons les réponses. Ça ne sert à rien de perdre davantage de temps sur le diagnostic. On le connaît et les solutions, on les a. Il nous reste aujourd’hui à les porter, à les mettre en œuvre et, à travers elles, créer des emplois pour embarquer celles et ceux qui souhaitent s’y investir. »

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